Affichage des articles dont le libellé est créatif. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est créatif. Afficher tous les articles

vendredi 28 août 2015

Lucky Leek, Berlin

Troisième et dernier repas berlinois de mon séjour, ce 2 mai au soir, et ce soir-là, une véritable première!



Si quand on pense à l’Allemagne, on pense naturellement à bidoche et bibine, on remarquera assez rapidement, comme expliqué dans mes deux précédents articles, qu'à Berlin, c'est une autre histoire. Une autre histoire à tel point que Berlin est devenue, si j'ose dire, presque une capitale européenne du véganisme. Pour la faire brève, si vraiment il faut l'expliquer, il s'agit de ce mode de vie rejetant catégoriquement toute forme d'exploitation animale (nourriture, cosmétiques, vêtements, etc....). Une tendance marginale qui, à Berlin, a su prendre racine et faire de plus en plus d'adeptes véritablement vegan ou simplement offrir quelque chose de différent à qui correspondrait à l'appellation actuelle de flexitarien. Et généralement comment faire des adeptes ou sympathisants? eh bien simplement en proposant des restaurants qui démontrent que la gastronomie et le goût n'est pas réduit au ingrédients d'origine animale et que goûts, couleurs, textures, voyages et découvertes sont bien présents dans une cuisine vegan, qu'elle soit simple et ménagère comme gastronomique.



Notre destination du soir a mis à genoux plus d'un viandard, et malgré la tendance profondément « viande » de deux des convives à notre table, c'est (et de loin) le restaurant qui a remporté le plus de succès, élevant la cuisine vegane à un niveau de gastronomie vraiment haut. D'ailleurs, la communauté végane à échelle internationale connaît ce lieu, géré par la jeune cheffe, Josita Hartanto, nommé le Lucky Leek.



Josita Hartanto n'a pas ouvert un resto vegan par hasard. Elle a travaillé comme chef dans l'un des premiers restaurants végétaliens à Berlin avant d'ouvrir son propre restaurant. Très vite, elle a reçu un accueil des plus réjoui de la communauté végane et plus encore. Voila aujourd'hui bientôt 5 ans que l'adresse existe et ne désemplit pas. Ingénieuse, créative et inspirée, qui ne cherche pas, comme beaucoup le font, à « imiter » la cuisine classique, mais mêle, créé, agence avec suffisamment de sagesse et de savoir-faire pour que l'absence que quelque produit d'origine animale passe inaperçu. elle a su faire répandre son nom internationalement, aidée qui plus est pas les livres qu'elle a publiés, très beaux livres au demeurant, malheureusement introuvables en une autre langue qu'en allemand.



Bien que situé non-loin de notre première étape de notre séjour berlinois, donc de la nerveuse Eberswader Strasse, rien n'y paraît: encadrée de larges trottoirs parcourus d'arbres, la Kollwitzstraße donne l'impression d'une rue de banlieue sans histoires, résidences, petits magasins, restos, parmi lesquels se trouve le Lucky Leek. Une belle terrasse fort bien aménagée, entourée de d’arbustes variés dans des bacs en bois, mobilier noir ou bois, chemins de nappe jaune, cette dernière aurait été bien agréable s'il n'avait pas fait si froid. Les grandes vitres laissent deviner une lumière chaleureuse à l'intérieur, et une décoration dans les tons.



À peine entrés, nous nous retrouvons devant un bar fleuri, une statuette du Bouddha,et des serveurs souriants. Les murs sont blancs, ponctués d'autocollants noirs à motifs végétaux, parfois de panneaux écrits en français ou en anglais; un peu partout, des plantes. Une petite salle sur la gauche, dont une paroi revêt un beau miroir. En longeant le bar, on montera quelques marches décorées d'une très jolie étagère à vin pour arriver sur un mi-étage aménagé en salle. De petites tables de bois foncé, dressées simplement mais élégamment, entourées de sièges noirs. Les cuisines se trouvent en sous-sols et exhalent de parfums appétissant. Une ambiance vraiment plaisante.






Le restaurant est comble, familles, amis, couples, toutes générations confondues. On est néanmoins vite et chaleureusement pris en charge et menés à notre table. On nous apporte les cartes et nous propose à boire.

Un coup d’œil à la carte à suffi à me réjouir. Changeant à l'envie de la cheffe, il n'y a que deux choix à faire, un troisième subsidiaire: le menu 5 plats ou le menu 3 plat, toujours présentés comme des triptyques, tous deux proposés avec vin d'accompagnement. ça sent le frais, la saison, la créativité, la spontanéité et le travail. Aussi allons-nous découvrir l'entier de la carte, puisque 3 convives choisiront le menu 3 plats (dont un convive avec vin d’accompagnement) et pour ma part, je prendrai le menu 5 plats. C'est donc un aperçu de l'entier de la carte que nous allons pouvoir explorer.

On commencera par un très joli duo de mises en bouche: d'un côté, une quiche aux épinard très riche en saveurs, pâte fine saupoudrée de sésame, légèrement rougie à la tomate, ce qui pourrait presque donner l'illusion de jambon, une liaison savoureuse maintient les épinards (frais, au goût) pour une bouchée parfaite. La seconde mise en bouche est présentée dans une cuillère. Il s'agit, sur le fond, d'un houmous volontairement laissé assez grossier et pas franchement mixé (fait clairement avec des pois chiches secs et non en boîte, le goût ne trompe pas), augmenté d'herbes et de morceaux de tomate, ainsi que d'une bonne huile d'olive. Plantée dans cette préparation, une longue lamelle de concombre farcie de fromage frais et crémeux de soja aux herbes. C'est vraiment savoureux, gourmand et déjà, dans ces amuses bouche se trouve un très grand travail.


Puis le repas commence. Je serai seul avec une assiette en face des yeux au début: forcément, c'est le jeu quand on prend un menu plus long que le reste de la table.

Nommée « Maki de betterave cuite, concombre au miso, lentilles beluga », c'est une très belle assiette qui m'arrive (la photographie ne lui rend pas justice). Au centre de l'assiette, les makis font très envie, un riz bien fait, vraiment à la japonaise, justement vinaigré entoure une douce et moelleuse betterave cuite et découpée en tronçons. Autour, une bonne feuille de nori, le tout enrobé d'une très fine chapelure « panko » au sésame. On ne sent rien de gras, rien de frit, malgré (naturellement) que cela soit passé dans la friture. Le concombre au miso est cru, froid et mariné. Il garde un peu de croquant et derrière la fraîcheur du légume, la délicatesse d'un miso blanc pour un accord savoureux, saupoudré de panko au sésame apparemment légèrement rôti. Ces lamelles trônent sur un peu de lentilles beluga cuites à la perfection, aux saveurs d'épices difficilement identifiables. Le tout est entouré de quelques pointes de mousse de betterave et de concombre, du gingembre mariné maison en juliennes, une longue et fine julienne de betterave délicatement frite, deux lamelles d'avocat et une sauce soja légèrement vinaigrée. Cette assiette m'a particulièrement intéressé car sans connecteur logique entre les ingrédients dans l'intitulé, cela forme un ensemble étonnant qui m'a donné un plaisir assez inattendu.


Avec cette assiette, un vin du domaine Weegmueller, famille aux lointaines origines helvètes, un Weisser Burgunder 2012, blanc sec et joliment fruité, sensiblement pétillant, aux notes légères de framboise.

2ème vague de plats.

L'entrée du menu 3 plats est une crème de fenouil remarquable, aux saveurs riches et équilibrées, bien épicée, avec une pointe d'agrume offrant un joli pep's de l'huile piquante. Sur le côté de l'assiette, une cuillère contient une marmelade de carotte étonnante, pas trop sucrée, avec toujours un caractère « racine » mais d'une grande gourmandise, sur laquelle se trouve une boulette de champignon shiitake moelleuse, croustillante autour, à la saveur intense, presque viandesque, propre à ce champignon, qui parviendrait probablement à tromper un amateur de viande. Une très belle assiette!




Ma seconde entrée sera un « consommé printanier ». Bouillon de légumes tout à fait savoureux, augmenté de dés de tomate, d'oignon frais et de basilic jetés au dernier moment dans l'assiette. au centre, un cannelloni à la pâte fine et fraîche de très belle facture, farci d'une préparation épaisse et liée au pak choi d'une très grande gourmandise. Beaucoup de finesse dans les saveurs.
Nous partagerons le même vin pour les deux menus , un vin de la maison Neumer à Uelversheim,  2013. Un Sylvaner vif et frais, aux notes d'agrumes et à la finale douce.


Puis ma troisième entrée arrive, à nouveau très esthétique et de saison: au centre du mets un risotto qui, s'il était peut-être (très) sensiblement un peu surcuit à mon goût, avait une saveur magnifique. Lié avec une crème de petits pois, riche en ail d'ours et augmenté de lamelles d'asperge verte, c'est un hymne à la saison et au manger local juste augmenté d'un twist étonnant mais concluant de cardamome verte. Alentour, on trouvera des feuilles d'ail d'ours, des pointes d'asperges blanches, des juliennes de carottes, des vermicelles de riz frites et une croquette délicieuse de champignon de Paris. Un bonheur qui sera accompagné d'un verre de Riesling de la Weingut Immich Batterieberg, « Mosel Riesling Kabinett », 2013, un vin assez pétillant, très minéral, aux notes de pomme verte.


Puis viennent les plats. Les autres convives auront des raviolis « Mezzelune » à la tomate, une pâte à nouveau clairement fraîche et faite maison, vraiment très bien réussie, barbotant dans une sauce au paprika savoureuse et gourmande. Trône au-dessus de cela une feuille de chou chinois à la farce qui me restera étrangère mais qui développera d'étonnantes saveurs de saucisses au chou (je rappelle que l'on est dans un restaurant vegan). Pour compléter l'assiette, des légumes grillés (courge, courgette), un peu de chou chinois juste revenu et une brunoise de courgettes et poivrons, juliennes de carottes. Pour dérouter encore un peu plus, une croquette de « feta » vegan à base de tofu dont la texture est véritablement trompeuse et des saveurs joliment acidulée qui pourrait faire illusion. Une assiette impressionnante dont le vin d'accompagnement sera, cette fois, italien, de la maison Tenuta de Angelis, un Rosso Piceno Superiore DOC 2010, assemblage de Montepulciano et de Sangioviese couleur rubis, très porté sur le fruit rouge assez concentré, cerise, baies sauvages, avec une belle structure et un bon équilibre.


Mon assiette n'aura toutefois pas à rougir de cette dernière; elle aura comme ingrédient central le seitan. Ceux qui me suivent ou me connaissent un peu savent que je suis un amoureux d'une drôle de bête, le seitan, présent en plusieurs endroits sur mon blog, avec deux méthodes de fabrication, ici, et (augmentée d'une recette), et probablement l'un de mes plus gros délires que vous trouverez par là.
Il se présentera donc ici sous forme de tournedos. Le seitan, devenant si facilement gommeux au point où parfois on peut avoir l'impression de mâcher du pneu, est ici réalisé à la perfection. Il a une saveur très délicate, sans doute préparé dans un bouillon aromatique puis grillé de parts et d'autres, entourée d'une fine tranche de courgette pelée (donnant l'illusion du gras du tournedos) et placé sur une crème d’artichaut d'une très grande finesse. De l'autre côté de l'assiette, une "tartelette" d'aubergine. A nouveau entourée d'une rondelle de courgette, une superposition de fine pâte un peu sablée et d’aubergine très moelleuse pochées à nouveau dans un bouillon très parfumé. Viennent compléter le plat un coulis de tomate très concentrée et goûteuse, une petite confiture d'airelles et d’oignons, une petite ratatouille, des morceaux de fenouil légèrement frit . Le tout formant presque étonnamment un ensemble très cohérent pour énormément de plaisir. Splendide!
Un Bordeaux pour accompagner ce plat, un château le Bel « Franc de Bel », 2012, pur Cabernet Franc de petite production, agréablement boisé, un peu toasté, frais et fruité, d'une grande élégance.



Non qu'il fasse encore faim, un tel repas mérite un dessert! Dessert qui n'auront rien à envier, d'ailleurs, à ce qui les a précédé.

Les « petites dîneuses » auront droit à une « tartelette choco-cassis », presque semblable à une tourte, alternant de très fines couches de génoise excellents et de masse mousseuse de chocolat intense et de cassis frais, le tout sur un feuilleté-caramélisé. A côté, une quenelle d'une régressive glace au cookie, le tout est complété par une mousse au lait de coco et un cube à la framboise, avec une petite présence d'un fantastique crumble à la pistache. Un dessert beau et savoureux. En accompagnement, un rouge doux, dont la référence m'a échappé.





Pour ma part, une quenelle de glace caramel sur un même crumble à la pistache encore tiède. Une sorte de macaron savoureux au chocolat intense farci de cette savoureuse mousse de coco, nappée de sauce caramel très foncé (faisant penser à du fudge), de couronné de dés de carambole qui, ici et pour une fois, n'est pas employé juste pour son esthétique mais pour le côté frais et parfumé qu'il apporte. Enfin, un dé fondant aux saveurs de banane grillée surmonté d'une rondelle d'orange caramélisée. Formidable, accompagné d'un Riesling doux dont les références me manquent, mais qui fut parfait avec ses saveurs très fraîches derrière un certain gras.





Malgré la quantité des plats et de vins, il faut souligner que c'était un repas irréprochablement bien rythmé, encadré d'un personnel serviable, d'un très grand professionnalisme, sans oublier la pointe d'humour et les tentatives ma foi plutôt bien réussies de nous parler français.

Vous l'aurez compris, Lucky Leek est le coup de cœur général de ce séjour. J'appréhendais surtout cette visite pour mes convives; que nenni, elles on adoré en tout point. Bluffés jusqu'à l'os par cette créativité, cet esthétisme et finesse, on oublierait presque que l'on se trouve dans un restaurant vegan, donc que tout ce qu'on a consommé ce soir fut sans la moindre utilisation de produit d'origine animale. Le seul indice serait peut-être que même après tout cela, on ne se sent pas "tassé", mais réjoui et confortable.

On fera durer un peu le plaisir avec du très bon thé, servi en vrac, deux sencha, et un Earl grey. Avec les boissons, ce repas nous reviendra à EUR. 211.80.

Lucky Leek n'est pas un lieu qui laissera flegmatique. On y sera surpris, réjoui, interpellé. Bref, je doute que l'on puisse rester insensible à ce lieu.

Kollwitzstraße 54
10405 Berlin
Allemagne

dimanche 26 avril 2015

Little Social, Londres

Avant de m'aventurer dans ce dernier repas londonien, je souhaite publiquement remercier mon ami et blogueur gourmand Hedofoodia qui m'a grandement aiguillé et conseillé tant dans le choix de mes tables que dans mes sentiers touristiques, fort d'une expérience de nombreuses années. Un grand merci !

Car oui ce séjour londonien a entièrement eu pour mots-clés découverte, gourmandise, surprise voire même émerveillement. Cette dernière expérience gastronomique constitue un point d'orgue et une conclusion idéale à ce voyage.

Ce 2 janvier 2015, en effet, après une ultime balade dans cette cité incroyable, je me retrouve dans ce carrefour routier surexcité et surpeuplé qu'est Picadilly Circus, en plein cœur de Londres, centre névralgique encore tout illuminé des décorations de fêtes, où la foule s'entasse déjà pour profiter des soldes qui débutent tout juste alors. Boutiques chics et clinquantes à perte de vue sur toutes les routes rejoignant ce centre, dont Regent Street que l'on remontera un instant pour atteindre une rue perpendiculaire qui nous mènera, finalement, à Pollen Street, une petite rue qui n'a l'air de rien, fine, courte, un peu sombre, mais qui abrite deux établissements d'exception, sans cesse bondés, qui plus est gérés sous un même nom.


Mais qui soulève donc ainsi les passions ? Un certain Jason Atherton dont le palmarès auprès de chefs prestigieux est tout à fait remarquable: Pierre Koffmann, Marco Pierre White, Nico Ladenis ou encore Ferran Adria d'El Bulli, puis rejoint le Groupe Gordon Ramsay en 2001, véritable figure emblématique du monde gastronomique, livresque et télévisuel britannique qui a mené une véritable conquête mondiale. Avec un tel modèle, il n'est pas étonnant que Jason Atherton se lance dans sa propre entreprise éponyme avec, dès 2011, le « Pollen Street Social », sis justement Pollen Street, en face de ma destination du jour.
Son travail est très vite couronné de succès. Une étoile après 6 mois, de nombreuses autres récompenses par la suite, on parle du Pollen Street Social comme du nouveau meilleur restaurant londonien.

Je ne dénombrerai pas toutes ses tables à travers le monde. Contentons-nous de souligner que son nom réunit déjà 19 enseignes, dont 8 à Londres et deux dans la même rue... Le Little Social, droit en face de son premier succès, proposant une cuisine plus bistronomique que gastronomique, à des prix moindres, dans un climat plus détendu tout en promettant raffinement dans l'accueil et l'assiette. Autant dire que je ne pouvais que me réjouir de ce repas (même si c'était le dernier repas du séjour).

Dans cette petite rue, donc, l'air de rien, ces deux fleurons gastronomiques attirent foule. D'un côté, une baie vitrée détourée de noir annonce le chic Pollen Street Social où un coup d'oeil à travers la vitre semble qu'on n'y entre pas en basket et marcel.


De l'autre, une devanture tout aussi noir laissant penser à un pub ou un bistrot presque à la française cache le Little Social.

Une ambiance détendue et amicale y règne. Dès l'entrée, on sera charmé par le service rayonnant, plein d'humour, vêtu de chemise et veston noir-cravatte complété par un jeans, reflétant tout à fait les lieux.


On pénètre dans un établissement assez lumineux, raisonnant de l'heureuse clameur et d'une forme d'excitation d'un public bigarré.
Intérieur vraiment très original, on se croirait presque dans un tripot de Pigalle, papier peint jaunâtre en panneaux entourés de bois sombre ouvragé, vieilles pubs et photos françaises, hautes plinthes, du mobilier aux arrondis rappelant les productions de styles Louis avec ces pieds arrondis, des banquettes de cuir rouge pétant, lampes de toutes sortes sur touts supports, un très beau et long bar.


On ajoutera encore à ce tableau étonnant une volée d'escaliers habillée de vieilles cartes routières françaises et illuminée de néons formant quatre mots : « Silence Logique Sécurité Prudence » rappelant l'Alphaville de Godard.


Je serai mené, après avoir été aimablement débarrassé de mon manteau et de mon sac, dans ce décors plutôt stupéfiant, jusqu'à ma table, bien centrée dans la salle m'offrant une vue de choix de tout ce qu'il s'y passe.

On me porte illico la carte, on me demande si je désire de l'eau et enfin on me propose un apéritif. Ne rompant pas avec la mode des cocktails, le Little Social en possède un bel assortiment qui sont tous plutôt créatifs et diablement tentants, inspirés par la saison, aux intitulés rappelant fortement l'affection non dissimulée du lieu pour la culture française. Ma première pensée est: « si le menu est semblable, je ne pourrai jamais faire de choix ». Bon, je me décide pour un « Poire Quoi ? ». Composé de Vodka Grey Goose à la poire, liqueur de gingembre du Domaine de Canton, de la poire William, du citron frais et du sirop de laurier, et une petite dose d'absinthe pour finir le tout. Rien a dire, splendide et cela donne le courage d'attaquer la carte !


La carte s'apparente à un supplice de Tantale (a défaut que moi, je boirai et je mangerai quand même). Elle est pourtant pas bien grande mais tous les intitulés respirent la gourmandise, l'inventivité, un peu de folie, la fraîcheur, et la qualité. La base de conception est toujours la cuisine anglaise, mais très inspirée, où l'on trouvera créativité et influences internationales, où des produits simples et quotidiens côtoient l'exceptionnel. Impossible de ne pas fondre à la lecture.
Quoi qu'il en soit, tout les goûts y trouveront leur compte ! Je ferai mon choix, réjoui et affamé, en même temps un peu déçu d'avoir dû faire un choix. Pour parfaire l'épreuve, quand enfin une décision semble à se dessiner, la serveuse ne manquera pas de venir réciter les suggestions du jour qui ne manqueront pas de vous désespérer !

Très vite, un très beau pain m'arrive dans une jolie corbeille. Une excellente baguette, un très beau pain foncé au levain, un beurre légèrement salé et fumé de très bon goût, ça promet.


En entrée, ayant vu de l'anguille à la carte, je me suis laissé tenter par la « Warm smocked eel, beetroot, horseradish cream, watercress ». Une assiette très délicate, presque féminine, m'arrive, transportant un parfum très appétissant: au centre, le produit, l'anguille fumée, qui est absolument parfaite, équilibre entre le fumé, le salé, la gourmandise de ce poisson star, juste couronné d'une petite betterave rouge tournée, parfaitement assaisonnée d'un parfum chaud, rappelant un léger fumé, assez difficile à décrire. Plus loin, deux autres betteraves, jaunes celles-ci, ayant subi un traitement semblable. On trouvera encore trois petits dômes de jus de betterave d'une très grande gourmandise, à nouveau très travaillés mais sans être à même de déterminer les saveurs que je ressentais. Enfin, une crème de raifort qui se fait mousse légère d'une très grande gourmandise, avec toute la saveur du produit sans son piquant anesthésiant. Quelques feuilles de pourpier viendront parfaire ce tableau d'une précision redoutable.


En plat, je commanderai un « Roasted Cornish line caughtcod, Asian spiced cauliflower and aromatic duck broth ». Un filet de cabillaud donc, péché à la ligne, provenant de Cornouailles qui est une provenance réputée pour sa qualité. L'assiette en comporte un tronçon copieux dont la cuisson, plutôt délicate, est maîtrisée à la perfection. Il est entouré de quelques fleurs de chou romanesco et présenté sur son podium de ce même chou presque préparer comme un couscous, très parfumé de saveurs rappelant le mélange cinq épices chinois mais plus délicat. Sur cet ensemble viendra en un second temps s'ajouter un bouillon presque improbable mais qui sublimera le plat. Un bouillon assez fluide et corsé au canard, parfumé au soja et les mêmes traceurs gustatifs rappelant les cinq épices. Épatant d'équilibre gustatif et de méticulosité dans la préparation de chaque élément.


Craignant de ne pas avoir assez faim, lorsque l'on ma proposé un accompagnements, entre poutine (!), frites, purée... j'ai préféré une simple salade de feuilles et herbes qui s'est avéré parfaite avec une vinaigrette tout à fait succulente.
 

Le vin ne sera pas en reste. Pendant le repas, je prendrai un verre de vin d'un vigneron français collaborant directement avec le Pollen Street Social, Thomas Carsin, du Domaine du Clos de l'Élu, en Loire. Un mono-cépage de Cabernet Franc au nez généreux et aux saveurs prononcées mûres-cassis tout en délicatesse qui accompagnera à ravir mon plat.
Pour le dessert, je ne me refuserai pas un second verre de vin, un Val d'Aoste « Chaude Lune » 2011, un « vin de glace » (les raisins ont été vendangés après gelées), une méthode de fabrication offrant un sucre résiduel riche et ample, d'une belle complexité, conservant une acidité permettant de boire cela comme un sirop, une très belle découverte !

Et ce dessert alors ? Je ne résisterai pas au crumble du moment: « Pear and blackberry crumble, mascarpone and cinamon creme anglaise ». M'arrive une assiette composée d'une petite compote de poire entourée de petites sphères de poire et des moitiés de mûres, dans un élégant dénuement. Puis la serveuse s'approche, armée d'une casserole en cuivre et laisse s'écouler un crumble chaud, splendide, en quantité généreuse et dépose finalement une saucière remplie d'une crème anglaise au mascarpone et à la cannelle que le client ajoutera par lui-même à la préparation. Un dessert délicieusement régressif, on se sent comme un enfant face à tant de gourmandise. Un crumble riche en noisettes, plein de saveurs et parfait en bouche, chaud, se mêlant avec la préparation froide qui se trouve au-dessous, et que l'on liera de cette splendide crème de mascarpone. Diabolique.



Il n'y a pas à dire: commandant un thé vert pour faire durer le plaisir, je ne peux que venir au constat que je viens probablement de passer mon meilleur repas de ce séjour.

Je demande l'addition et profite encore du ballet de ces serveurs ultra efficaces dont le sourire, l'humour et le professionnalisme sont remarquables et sauront mettre à l'aise n'importe qui, dans ce cadre, qui plus est, vraiment original et qui, au fur et à mesure du repas, tombe finalement sous le sens !

L'addition, je la recevrai dans une petite enveloppe indiquant « by air mail », comme venue, une fois de plus, de France. Amusant de pousser le concept jusque là. Le portefeuille n'en sortira pas indemne, 114.75£, évidemment, mais on s'y attendait et l'expérience le justifie.

Une expérience que je renouvellerai probablement et que j'encourage de découvrir !

Little Social
5 Pollen Street, Mayfair
London W1S 1NE
Royaume-Uni

jeudi 29 janvier 2015

Ottolenghi Islington, Londres

Toujours à la recherche de nouvelles sensations, j'ai réservé ce soir du 29 décembre 2014 dans un lieu plutôt célèbre où officie un chef d'origine israélienne nommé Yotam Ottolenghi. A l'origine journaliste, philosophe, il entamera dans un second temps une école de cuisine à Londres, sera chef pâtissier puis cuisinier. Il développera un style de cuisine profondément inspiré de ses origines qu'il mêlera d'inspirations méditerranéennes et asiatiques. Fort de son succès, il possède aujourd'hui quatre restaurants où il exprime ses inspirations au plus grand bonheur de ses clients. Autant dire qu'il faut réserver ! L'essentiel de ces restaurants sont des « relis » (ou « Delicatessen »), des lieux tout à fait particuliers à mi-chemin entre épicerie et restaurant. Son dernier établissement, le Nopi, est lui, plus proprement un restaurant, dont vous pourrez apprécier l'art avec l'excellent article d'Hedofoodia.

Il a par ailleurs publié trois livres de recettes qui rencontrent, également, un énorme succès, où les légumes on part belle et où sa créativité est partagée au grand public dans un déluge de saveurs et de couleurs.

C'était donc avec beaucoup de réjouissance que je me suis rendu dans son établissement d'Islington, district du Grand Londres plutôt populaire et très vivant, rassemblant bon nombre de bars, pubs et restaurants, très agréable et plutôt beau, illuminé de ses décorations de fêtes encore présentes. On longera relativement longuement l'Upper Street pour atteindre sa destination. 

Malgré son succès, dans l'étalage de lumières et d'enseignes de l'Upper Street, il passerait presque discret, avec sa petite vitre et son enseigne rouge, si l’œil n'était pas immanquablement attiré par l'outrageuse débauche de pâtisseries gourmandes et colorées.

On entre dans un établissement accueillant, aux lumières blanches mais douces sur des murs essentiellement blanc. A gauche, un comptoir qui sert de « caisse » de la part épicerie du lieu, mais où s'empilent des assiettes d'entrées froides qui tenterait n'importe qui, ainsi qu'au mur, la suggestion du moment en terme de vins.

Le long du mur, à droite, des pots d'épices, de sauces, de pickles, de confiture, bouteilles de vinaigre et j'en oublie rivalisent de couleurs.

Accueilli avec beaucoup de chaleur par une équipe jeune et hyper professionnelle, je suis mené plus loin dans cet établissement tout en longueur. Un bonne moitié de l'espace est occupé par une table commune, qui n'a rien d'une table de cantine: d'un blanc virginal, entourée de sièges confortables également blancs, parsemée de jolis chandeliers. C'est convivial et intime à la fois, c'est très agréable et j'y serai installé. 

La seconde moitié de l'établissement contient des tables plus petites et intimes qui ont tout d'un restaurant chic et romantique.

On me propose directement de l'eau puis on me porte la carte. Tout juste composée d'une douzaine de propositions, elle est partagée en deux parties: « From the counter » et « From the kitchen ». On comprend très vite que l'on pourrait comparer grosso modo cela à « mezzés froids » et « mezzés chauds », d'une grande inspiration et créativité, promettant fraîcheur, précision, saveurs et voyage... et là, c'est le drame: pas une seule des propositions de la carte ne me fait pas envie. C'est d'autant plus frustrant qu'à une table de 4 à 6 convives, on explore assez aisément toute la carte. Seul toutefois, j'éviterai de tenter de relever le défi.

Fatalement, je fais un choix, un plat froid et un plat chaud, on verra plus tard si j'aurai encore faim après.

On m'apporte pour patienter un trio de pains manifestement maisons, beau, avec une odeur chaude et délicieuse. Un pain mi-blanc, un autre apparemment au levain et un final au pois chiche et épices qui était vraiment magnifique. À côté, une très belle huile d'olive piquante et herbeuse comme je les aime.


« From the counter », donc, je me lance pour une préparation fortement inspirée du Japon avec du thon albacore pêché à la ligne, juste saisi dans une croûte de graines de sésames blanc jaune et noir. Le produit est saisi au millimètre laissant un intérieur cru et gourmand. Finement assaisonné (sans doute mariné au soja et miel) et enrobé d'une croûte de tenue parfaite, le résultat flatte déjà les yeux et les papilles. Mais trempez seulement ce poisson dans la sauce soja-miel et gingembre qui l'accompagne, enrobez le tout de ciboule, et le bonheur est complet.


« From the kitchen », je me serai intéressé par des kofta de gibier. Les kofta sont des spécialités d'origine persiques que l'on trouvera dans les pays d'Orient comme du Maghreb, mais aussi d'Europe orientale sous différentes appellations proches (kofte, köfte, kufta...) et désigne pour faire simple une boulette de viande. Ici elle prend une forme toute particulière, déjà en étant préparée à partir de chasse, mais en plus accompagnée d'un surprenant et assez méconnu « green tahini », du chou plume, oignon confit et sauce au citron.
M'arrive une jolie assiette nourrie de trois gros kofta, juste passée dans une fine chapelure et frite. Ici, il n'est pas question de chasse discrète: ça explose en bouche, ça sent de l'intérieur, viande, épices, c'est intense et riche avec tout le bonheur du moelleux et croustillant. Le chou a été simplement revenu avec ces oignons confits apportant une jolie acidité augmentée encore par la présence du citron. Le « green tahini » était une surprenante sauce apportant un peu d'amertume et beaucoup de saveurs d'ail, de sésame et d'herbes (persil, cresson) et un trait de citron. Splendide !

Pour accompagner mon repas, sinon de l'eau gazeuse, j'ai pris deux verres d'un très joli rouge de Navarre, un Aroa Garnatxas 2013 des Bodegas Aroa, travaillant exclusivement avec des méthodes biodynamiques.
Il s'agit d'un vin 100% Grenache qui révélera des saveurs profondes de fruit, d'une grande douceur, presque grasses, un bel équilibre, il m'a beaucoup plu !

Si je ne suis pas plein à craquer, je me garderai pour un dessert. Oui, ceux qui m'ont fait de l’œil avant-même l'entrée dans le restaurant. Ce ne sont que des créations du jour une bonne quinzaine, dont 5 « habituelles » sont recensées sur la carte des desserts ; on me suggérera d'aller au comptoir pour faire mon choix.
A nouveau, c'est terrible car face à un tel étalage, on se sent comme un enfant et on veux goûter à toutes ces pâtisseries gigantesques et colorées.

Je me déciderai pour l' « orange cake ». C'est un vrai monstre, magnifique de moelleux, très riche en saveurs d'orange, magnifié par un glaçage au chocolat noir riche. Il est servi avec une crémière de savoureuse crème vanille. 

Avec cela, un verre d'un vin rouge de dessert, à nouveau espagnol, un Ramblis, des bodegas Bernabe Navarro, 2011, riche et gourmand, presque un dessert en soi.

Il me faut mettre un terme à ce repas et commande l'addition qui s’élèvera à 49.65£.

Ottolenghi, c'est la promesse d'un moment différent, d'autres saveurs, beaucoup de créativité emprunte de tradition, dans un cadre élégant, certes, mais surtout chaleureux et communautaire et géré par une équipe jeune, dynamique, pleine de savoir-faire. Disons-le, j'ai adoré.

287 Upper Street
London N1 2TZ
Grande-Bretagne